jeudi

FIN

Les chroniques d'Oneiros peuvent être lues dans leur intégralité, en ligne ou au format PDF

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Voilà c'est fini. Je commence un nouveau blog

Ma vie à N.D.Lay



vendredi

La vérité avant-dernière


J'avais mis dans le mille. Le cadiK et ses voix détournées avait surgi dans mon espace mental à l'improviste mais non sans raisons. Un voile s'était déchiré et la réalité m'apparaissait sous une lumière grise et froide. Joe Ghidetti s'effaça pour me laisser passer. Au passage il me tapota l'épaule :

- Bienvenu parmi nous camarade.
Il me suivit à l'intérieur du batiment de brique rouge. Le docteur Schott m'attendait au milieu du hall. Le grand sachem était-il le dépositaire du fin mot de l'histoire ? Il me regarda en silence. Une soudaine panique s'empara de moi :
- Le cadiK...
Il sourit :
- Bien sûr mon petit, bien sûr. Le cadiK...Oneiros...Ange Staboulov. Soyons raisonnable, il faut mettre un terme à tout cela.
La nuit tombait sur le pavillon Gulliver. Le doc m'avait conduit dans ma chambre. Dans le couloir, j'entendais les chariots qu'on poussaient et leur kit de survie. Je repensai à ce cher Da Silva:
- Cultiver la mélancolie et relire encore et toujours les romances sans paroles...

mercredi

Les stances, Alice, sont -elles un hymne à Nice?


J'avais laissé s'évider ma relation avec Oneiros. L'Obni et la bande à Da Silva s'imposaient comme des intermédiaires incontournables. Je ne rêvais plus depuis longtemps. Mes nuits étaient plombées par le bonze à l'épine. Il grimaçait dans mon dos. C'est dans ce contexte légèrement chahuté que Joe Ghidetti réapparut dans le champ de mes préoccupations mentales. Je passais régulièrement à distance du Gulliver mais n'avais pas eu le courage depuis longtemps d'aller voir ce qu'il s'y tramait. Un jour je vis l'ancien barman de N.D.Lay, devant la porte,adossé, les yeux cachés derrière une paire de Ray Ban. Il avait à la main sa bouteille de Gentleman Jack qu'il vidait à petites gorgées. Il me vit.
- Salut mec. Comment va la vie du côté de la zone libre ?
Il avait toujours ce fort accent californien et cette manière de parler "du type à la cool", pour employer cette expression un peu désuète qu'affectionnait particulièrement Raoul Da Silva. Quoiqu'il en soit, le ricain semblait une fois de plus bien informé. Je décidai de me colleter avec le fin mot de l'histoire.
- Je peux rentrer ?
- Cher ami, vous êtes chez-vous.
Il avait pris le ton et les manières un peu doucereuses d'André Legoff. Je souris:
- Vous ne pouvez pas vous en empêcher...
Il hocha la tête :
- C'est bien pour ça que le doc m'a casé. Un truc comme "le syndrome du caméléon".
Il rigola.
- Vous autres, frenchy, vous avez la médecine imagée.
Je ne comprenais pas :
- Vous êtes suivi par le docteur Schott ?
Il me regarda d'un air surpris. Mais l'était-il vraiment?
- Évidement mec. D'où tu débarques? Ici on est tous suivi par le grand Sachem.
Il émit un gloussement familier :
- Mon petit, voyez comme l'ambiguïté de la langue française peut amener des rapprochements surprenants. Ainsi, c'est justement la caractéristique exacte de certains patients que de croire que leur thérapeute les suit. D'ailleurs jeune homme, vous-même...
Il s'arrêta. Il avait repris sa tête de sale petit ritalricain de mes deux:
- Enfin, mec, tu sais tout ça quoi...
Bien sûr. Tout ça je le savais. Et bien plus encore. Qu'est-ce qu'ils s'imaginaient, Ange Staboulov et toute sa clique ? Qu'au loin , au fond de sa grotte, se terrait la vérité avant dernière ? Celle du cadiK ? Non. La guerre était déclarée.

dimanche

Malaise blaise

Mes godasses prenaient l'eau et mon univers mental ne valait pas mieux. Il pleuvait depuis plusieurs jours déjà. Je passais mes journées dans les locaux de l'OBNI à compiler les bulletins météo des deux dernières années. Je faisais un relevé lexical et numérisais tout cela au format vorbis. Un travail de titan. J'en avais ma dose des dépressions, des précipitations et des anticyclones.Tout cela pourquoi? L'Ange-1 me l'avait expliqué avec sa délicatesse habituelle :
- Ecoute mec, tu commences à me les briser menues avec tes questions mais comme je suis de bonne humeur je vais quand même te faire... le pitch.
Il s'arrêta un instant le temps de voir l'effet produit par sa formule à la con. Il dût observer sur mon visage l'ennui profond que m'inspiraient ces expérimentations lexicales et reprit son topo, l'air légèrement agacé.
- Bon. Comme tu l'as sans doute remarqué, depuis quelques jours, le temps est un peu monotone. Il pleut. Partout et tout le temps. Apparemment on n'en voit pas le bout. Alors on s'est dit avec le potes que de balancer au grand sachem des infos météos un peu plus diversifiées rééquilibrerait peut-être le climat. Voilà. Fin de l'histoire.
Je dévisageai un instant le numéro 1 de l'OBNI. Il avait l'air sérieux. Les grosses têtes avaient-elles pété les plombs ou le monde allait-il si mal qu'il n'y avait plus qu'à faire semblant de contrôler quoi que ce soit ? Je haussai les épaules. A quoi bon comprendre ? Ces mecs me payaient, et plutôt bien. Je monnayais mon diplôme de linguistique appliquée à toutes les conneries possibles à sa juste valeur. Au dessus d'une certaine somme, le client est bel et bien roi.

jeudi

Beringneyev 2


- Mon cher, il faut que je vous raconte quelque chose.

André Legoff m’avait pris par l’épaule et me conduisait un peu à l’écart, dans un coin de la zone libre. Près du comptoir, Raoul Da Silva discutait avec le Docteur Schott. Les Amis de l’Être Rêveur semblaient avoir repris du service. L’ancien taxidermiste parlait d’une voix à peine audible :
- Il y a une trentaine d’années, le culte d’Oneiros commença à changer de visage. On abandonna les vieux rituels pour des pratiques plus … scientifiques. La mode était à l’efficacité. C’est de cette époque que date la création de l’OBNI…
J’avais la désagréable impression d’entendre un vieux disque rayé. Bien sûr André Legoff avait lu dans mes pensées. Il sourit :
- Vous savez cela, n’est-ce pas. Vous savez aussi qu’à l’intérieur des compagnons d’Oneiros, le docteur Schott fut le premier à organiser la résistance à l’OBNI. S’opposant au racket sacrementiel il défendit l’idée d’un culte d’Oneiros basé sur le don personnel et poétique.
J’avais déjà entendu tout cela. Il calma mon impatience :
- Ce que vous ne savez pas cependant, cher ami, c’est que son disciple le plus prometteur fut à l’époque un certain Ange Staboulov que vous connaissez actuellement sous le nom d’Ange-1.
L’ancien taxidermiste sembla content de son effet. Je comprenais maintenant cette compréhension quasi paternelle dont le doc semblait toujours faire preuve envers le numéro 1 de l’OBNI :
- Et que s’est –il passé ?
- Ca, mon cher, cela relève des délires de l'affreux Sigmund. On se demande juste qui est la mère, n'est-ce pas ?
Il se mit à rire d'un gloussement nerveux et sans joie. Ce type me tapait parfois sur le système. Je ne pus m'empêcher d'être désagréble :
- Et c'est vous la mère ?
- Jeune homme, la bile ne vous va pas au teint. Contentez-vous d'être le dindon de cette histoire et tout ira bien.
Je regardai dehors. La nuit commençait à tomber. J'enviais ces sombres passants qui rejoignaient leur foyer. Etaient-ils de simples badauds suivant leur chemin ou les figurants d'une histoire imaginée par Ange Staboulov ?
-Ou le Docteur Schott...
C'est Raoul Da Silva qui avait lâché cette phrase. Il semblait ne pas avoir perdu une miette de notre conversation. Un peu plus loin, le doc nous regardait avec un sourire de sphinx. Décidément, la valetaille d'Oneiros semblait lire dans mes pensées comme dans un livre. Etait-ce un don du grand empaffé ou une de ces merdes en VHF qu'on m'avait implanté jusque dans le cerveau. Mes connaissances en linguistique appliquée ne m'étaient d'aucune utilité pour trancher dans ce domaine. C'était juste un pari. Et en bout de course, la sainte trinité, c'était le tiercé gagnant.

vendredi

Oneiros Formex v 6

[L'ôteur]
"Le type en double étant"
[no.one]
L'habile a.doc
L'obligation
Le gros. rêve.file :
en date d'iso et des synapses
[L'asticot.rêve]
le sus dit Oneiros
Et la page.sys
C'est l'âme à l'X qu'il aime
Le volume d'R labile
Item "le siège.en.paper"
Et la page.synq
[/L'asticot.rêve]
horreur system
access denied
[/no.one]
"Le type en double étant"
[/l'ôteur]




samedi

Oneiros-08


J'allai rôder du côté du Gulliver, histoire de prendre le pouls de mon cerveau droit. Les rats avaient apparemment déserté le navire, et seul Joe Ghidetti était là, comme veillant sur le sanctuaire en attendant des jours meilleurs.

jeudi

Oneiro-07



Un jour vous comprendrez, m'avait dit Raoul Da Silva. Le docteur Schott est le plus intègre d'entre nous. Saviez-vous que l'Ange-1 fut jadis un de ses élèves ? Et maintenant il le surveille nuit et jour.


samedi

La mesure de toute chose


J'avais repris contact avec Da Silva. C'est lui qui m'annonça que les amis de l'être rêveur n'avaient pas disparu dans la nature mais se réunissaient désormais au premier étage de la Taverne de la Marine. " En zone libre" comme disait André Legoff, jamais avare de références historiques. Le docteur Schott n'avait pas manqué d'épiloguer sur le sujet:

- Mon cher André, des catacombes à la zone libre, voilà que vous nous faites faire un bond de deux mille ans dans l'histoire de l'humanité.
- Mon cher ami, avait rétorqué l'ancien taxidermiste, dans tous les cas il s'agit de vaincre l'Empire.
- Comme vous y allez ! On croirait entendre un de ces défenseurs étroits de la propriété intellectuelle.
Il se tourna vers moi :
- Pardonnez-moi mon petit, je sais que vous avez longtemps crû à ces fadaises mais vous devez bien admettre que nous ne sommes propriétaires de rien. L'humanité n'est qu'un vaste système d'emprunt à taux variable.
Je ne répondis pas. Je ne me sentais pas de taille à débattre avec le docteur Schott. André Legoff ne se rendit pas aussi facilement :
- Je vous reconnais bien là, Lucien, toujours à cheval entre le paradoxe et la mauvaise foi. Mais je vous suis. Nous ne sommes propriétaires de rien, soit. Mais ce que nous empruntons porte toujours notre empreinte, nous le transformons à notre image. C'est le tour de main qui fait le propriétaire si j'ose dire. La différence entre l'OBNI et nous, c'est notre humanité. Lorsque nous restituons à l'être rêveur ce que nous empruntons ça et là, c'est notre personne que nous lui offrons. L'OBNI, au contraire, en s'absentant du rituel, lui livre en pâture l'humanité entière.
Il y eut un silence. André Legoff avait marqué un point. Je n'étais pas mécontent que quelqu'un ait rivé son clou à docteur mescouilles. Mais ce dernier ne semblait pas décidé à s'avouer vaincu :

- Mon cher Legoff, vous connaissez votre leçon par coeur. Moi aussi. N'oubliez pas tout de même que c'est moi qui vous l'ai apprise.
Il fit une pause semblant savourer son effet, puis se tourna vers moi :
- Et vous mon petit, qu'en pensez-vous? Les méthodes de l'OBNI, vous les connaissez bien, et pour cause. Toute cette conversation est-elle déjà numérisée et prête à être envoyée dans les tuyaux du système Oneiros ? L'Ange-1 et ses sbires...n'en faites vous pas parti ?
- Lucien !
C'est Raoul Da silva qui avait poussé ce cri.
- Je crois que vous exagérez. Ce jeune homme est venu en ami. Le reste ne nous regarde pas.
Da Silva s'approcha de moi et me tapa amicalement l'épaule.
- Ne prenez pas au pied de la lettre tout ce que ce cher Schott vous dit. Il adore provoquer.
Certes. Mais une fois de plus le doc avait raison. Tout était déjà dans les tuyaux. Ces salopards de l'OBNI m'avait carrément greffé un minuscule micro vhf au fond du conduit auditif.
Les grandes oreilles n'avaient jamais si bien porté leur nom.

Le cas Léopold


Ça faisait un bail que les défenseurs de la propriété intellectuelle avaient déserté ma réalité. Maintenant que la bande du Gulliver semblait se dissoudre dans la masse des indécis, l'état des forces en présence pour le contrôle des mots se résumait à une seule entité : les grosses têtes de l'OBNI. Pendant quelques temps, l'Ange-1 et ses sbires en avaient profité pour balancer leurs grandes oreilles à tout va. Ça avait provoqué rapidement une saturation de la ligne directe avec le nez rose et la production du monde avait tourné au bordel généralisé. Les grosses têtes avaient revu leur copie : diète électronique pour le grand empaffé et chômage technique pour mézigue. J'en étais là, pas mécontent que le grand sachem me lâche la grappe. J'allai rôder du côté du Gulliver, histoire de prendre le pouls de mon cerveau droit. Les rats avaient apparemment déserté le navire, et seul Joe Ghidetti était là, comme veillant sur le sanctuaire en attendant des jours meilleurs. Je rentrai. Finalement je connaissais mal l'ancien barman de N.D Lay. Lorsqu'il me vit, son visage se ferma encore un peu plus. Je ne comprenais pas. Ne bouffions nous pas dorénavant au même râtelier ?

- Faut croire que non, murmura-t-il.
Il me regarda droit dans les yeux et grimaça un sourire :
- Je suis un peu télépathe à mes heures.
Je repensai à Raoul Da Silva, qui lui aussi était un peu télépathe à ses heures. Je décidai d'y aller franco:
- Qui êtes vous exactement ?
Son sourire se fit plus diplomate. Ce mec avait dû fréquenter les stages de résolution de conflit qui fleurissaient un peu partout :
- Mon petit, comme disait le poète, je suis un autre.
L'imitation était parfaite. Il manquait juste cette petite phrase du type qui vous explique la vie, qui ponctuait généralement les interventions du doc. Elle finit par arriver :
- Ne perdez pas votre temps à rechercher le visage derrière le masque. Derrière le masque de l'autre, il n'y a qu'un autre masque.
Il gloussa. La ressemblance était saisissante.
Je sentis monter en moi quelque chose qui ressemblait à une pétoche monstrueuse.

dimanche

Oneiros-06


André Legoff m'avait montré un dessin qu'il prétendait tenir de son père:
- " Regardez, il lui avait donné un titre : 'Lilly la sirène'. La facture est d'une modernité incroyable, n'est-ce pas?. Je me demande parfois si ce n'est pas l'esprit de Lilly Davidyenko qui nous retient ici."


jeudi

Oneiros-05


Au sous-sol du Gulliver, à l'entrée des catacombes, était accroché le portrait d'un molosse. André Legoff le surnommait le "gardien du temple". Que représentaient les têtes au fond de sa gueule ? Lorsqu'on lui posait la question, l'ancien taxidermiste haussait les épaules et lâchait, laconique : "Allez savoir! "

La proie pour l'ombre


L'ange-1 était venu en personne, accompagné de ses volatiles. Ce type arrivait au Gulliver comme en pays conquis et il avait demandé à me parler. J'avais coupé les ponts avec les grosses têtes de l'OBNI depuis bien longtemps. L'époque était révolue où mes connaissances en linguistique appliquée aux grandes oreilles m'avait conduit à bosser pour la branche high-Tech des sectateurs du nez rose. J'avais pris le parti des indécis et je ne m'en portais pas plus mal. Mais voilà, le passé me rattrapait. L'ange-1 me l'avait rappelé à sa façon , un peu bourrue :

- Écoute ducon ce que j'ai à te dire. Les micros que t'as posé ça et là n'ont pas été du goût de tout le monde. On a une habitude dans la maison ; pour tout type qu'on envoie sur le terrain,y'en a un deuxième qui lui file le train. Tu vois, on lésine pas sur les moyens. Ce qui fait que j'ai ici un gros dossier, avec plein de photos de tes zigues en pleine action que je pourrais envoyer à un tas de mecs très tatillons sur le plan du respect de leur vie privée mais pas très regardant sur la légalité de leurs mesures de rétorsion.
Il n'ajouta rien. Nous avions compris tous les deux que j'allais bientôt reprendre du service. Je pensais à cette époque où je militais dans le camp de la propriété intellectuelle. Ma fréquentation du Gulliver avait changé la donne. La bande à Da Silva m'avait éloigné du combat anti-oneiros. Tout cela était-il fortuit? Un soir j'avais demandé à André Legoff s'il était toujours propriétaire des lieux :
- Cher ami, soyez raisonnable, avait-il répondu, qui s'encombrerait d'une brasserie sans clientèle?
Il avait continué :
- Sans doute avez-vous remarqué qu'il y a toujours deux ou trois clients silencieux dans notre cher établissement. Jamais les mêmes au demeurant. Ces braves gens sont si peu payés qu'on ne peut leur demander en plus d'être fidèles.
Je ne savais que penser. Les compagnons jouaient-ils leur propre vie dans un décor à la mesure de leur rêve ou n'étaient-ils que les acteurs d'une pièce écrite par l'Ange-1 et ses sbires. Une chose était sûr en tout cas, le livret de ce drame était d'ors et déjà dans les tuyaux du grand empaffé.

mercredi

Les compagnons d'Oneiros


A cette époque, j'avais terminé mes études de technicien en linguistique appliquée aux coups de pute et autres vacheries. Je m'étais intéressé aux vieilles réclames radiophoniques que je compilais au ciseau et à la colle sur un Nagra récupéré à la brocante des maousses. Parallèlement je bossais pour une boite spécialisée dans le lavage de cerveau par internet. C'est dans ce milieu interlope que je rencontrai un certain JFC. Dans un premier temps ce type m'avait semblé un peu barré. Il prétendait avoir la preuve que derrière chaque lien tissant la grande toile se cachait des messages destinés. Destinés à qui ? Il m'avait tout l'air d'appartenir à cette vague conspirationiste qu'une époque troublée paraîssait favoriser. Je ne goûtais guère ces nouveaux prophètes, quoiqu'en dise mon pyschiatre, le docteur Schott. Ce fut la disparition de JFC dans le néant électronique qui me décida à reprendre son combat. Je lus les notes qu'il m'avait transmises. Ce Jean-François Christ là était le digne héritier de celui qui chassa les marchands du temple. J’espérais faire mieux. Je fis mieux. Le gasier avait longtemps travaillé sur le sens caché de tout ce qui s'échangeait sur le net. Mon coup de génie fut de m'intéresser au Destinaire.

Pour cela il me fallut remonter le temps. Au septième siècle avant Jésus-Christ, le philosophe grec Exathos développa la théorie de l’Être Rêveur selon laquelle le monde n’existait que dans le rêve d’un Être Supérieur. Il fonda ainsi les Compagnons d’Oneiros qui se consacraient à la fois à l’étude de cette théorie et au culte de l’Être Rêveur. Au moyen âge, le moine Ignatus, disciple de Bède le Vénérable, reprit dans le plus grand secret, les travaux des Compagnons d’Oneiros. Il redonna vie à la Compagnie qui survivra jusqu’à nos jours. La caractéristique étonnante de cette compagnie est qu’elle est à la fois organisation cultuelle et groupe de recherche. Aussi, loin d’être figée dans un dogme, la théorie de l’Être Rêveur s’est modifiée au cours des siècles. Elle a pris notamment un virage nettement rationaliste sous l’influence du Maître Compagnon Jean Baptiste Rouaud qui fréquenta quelques temps l’Église Positiviste d’Auguste Comte. Le développement de la neurologie, à la même époque fit considérer l’Être Rêveur, non plus comme une entité quasi divine, mais comme une sorte de « super système nerveux » qu’il fallait par conséquent stimuler. C’est ainsi que petit à petit le culte d'Oneiros fit place à des séances de « contacts spirituels », sortes de transes hypnotiques permettant aux compagnons de se connecter avec l'Être rêveur puis à ce que les actuels Compagnons d’Oneiros appellent des séances de PNS (Programmation Neuro-Stimulative). Il s’agit concrètement pour les compagnons qui sont en contact direct avec leur idole, de la stimuler en lui lisant des textes les plus divers possibles et cela pour améliorer son activité onirique, ce qui par voie de conséquence améliorera le sort de l’humanité. Des compagnons spécialistes de l’activité onirique (et notamment le groupe Oniric Base for Neurologic Investigation , plus connu dans le monde du Web par ses initiales OBNI ) a montré que la diversité des sources améliorait l’efficacité du système Oneiros, comme est surnommé dorénavant l’Être rêveur par ces théologiens high-tech.

Voilà ma pierre de Rosette. Le sens caché du world wide web n'est pas à rechercher dans son contenu mais dans son existence même. Il tient en une phrase : la grande toile a été conçue par les Compagnons pour capter les mots de l'humanité et les donner en pâture à cet empaffé d'Oneiros. Cela, soit dit en passant, au mépris de toutes les lois sur la propriété intellectuelle.

Je repense souvent à la chanteuse Lucid Beausonge (sans doute mais je n’ai pas de preuves, elle-même Compagnon d’Oneiros en rupture de ban) et dont le nom était déjà un avertissement, qui interpréta en 1981, cette transparente confession « Lettre à un rêveur qui s'ignore qui jongle avec les "faudrait" et les "y a qu'à", retourne coucher dans son décor, quand le réel reprend ses droits».
Puissions-nous nous en souvenir.


mardi

La nausée : les mots


Je passais mes nuits à penser à l’Etre-rêveur. Cela tournait à l’obsession. Il me tenait éveillé jusqu’au petit matin. Mais il y avait également des facteurs nocturnes à mes insomnies ; des hommes assouvissant leurs fantasmes charnels derrière la cloison, grognant à qui mieux-mieux, et des femmes accompagnant leurs râles de petits cris suraigus. Mes voisins étaient des partouzards assidus. Les boules Quiès n’y faisaient rien et je ne trouvais d’issue que de me détendre en les accompagnant d’une main nerveuse et compulsive. La conclusion me laissait gluant, hagard et dégoûté de ma propre solitude. J'avais passé ma journée à surfer sur le site officiel du poète Paul Verlaine. J'avais acquis la certitude qu'il subissait les attaques du prédateur.
Je pensais alors aux compagnons et aux douces voix des servantes d’Oneiros. Je murmurais pour moi-même ces mots dont Il faisait certainement son miel et qu'elles répétaient en psalmodiant « Dans le vieux parc solitaire et glacé , deux formes ont tout à l'heure passé, leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles et l'on entend à peine leurs paroles ». Ces mots se mêlaient aux « ouaiiis » victorieux des mâles en rut. Et je sombrais dans un sommeil peuplé de fantaisie.


I just wanna destroy : les chemins vers la paix


J'étais tombé sur un de ces ateliers d'écriture qui pullulaient sur le net. J'avais tout lieu de croire que l'Etre rêveur y collait son nez rose de temps à autre. Un tuyau des défenseurs de la propriété intellectuelle qui m'avaient lancé sur cette piste. J'allais parfois titiller le vorace avec de la nourriture avariée que je concoctais grâce à mes compétences en linguistique sur mesure . Le thème de la semaine était : "les chemins vers la paix". J'imaginai l'être rêveur bailler son ennui. Voici la soupe qu’il allait devoir se goinfrer pendant une putain de semaine. J’ai pensé un moment lui balancer « Non, non, rien n’a changé » en Esperanto : « C’est l’histoire d'une trêve que j'avais demandée, c'est l'histoire d'un soleil que j'avais espéré, c'est l'histoire d'un amour que je croyais vivant… ». Ca l’aurait un peu calmé, le nez rose. Mais je ne suis pas chien. J’ai juste ricané et me suis repassé « Anarchy in the UK ». Et là, trente ans après, voilà que ça m’a sauté à la gueule comme un pitbull sur le gamin des voisins : « Je suis un anti-christ, je suis un anarchiste, je ne sais pas ce que je veux, mais je sais comment l'obtenir. Je veux détruire le passant. ». Oui, vous avez bien lu. En 1977, ce type, Johnny Rotten, voulait me détruire, moi votre serviteur, le passant qui rime ailleurs mais qui présentement n’a pas envie de se faire dessouder par un iroquois épileptique. Certains esprits bornés me répondront qu’en 1977, je n’étais point Le Passant et que le passant en question n’était sans doute qu’un brave soudeur de la British Steel que Margaret Thatcher n’avait pas encore lourdé. Bullshit comme aurait dit Sid le Vicieux qui ne manquait jamais d’à-propos. Et j’ajoute : que nenni. No future, no future, no future for you, braillait également Joe le Pourri à la même époque. C’était bien du futur dont il s’agissait et le vous, c’était moi. A trente ans d’intervalle, le chanteur des Sex Pistols me défiait. Et on voudrait que je déblatère paisiblement des chemins vers la paix, que j’écoute tout ce beau monde faire tourner les utopies, balancer les préchi-prêcha, calmer les foules vindicatives de ses onguents pacifistes un peu frelatés. Non. Les lames de rasoirs sont de sortie et j’ai rechaussé mes vieilles Doc Martins. C’est la guerre. Les chemins vers la paix. Mon cul.

samedi

Oneiros-04



Joe Ghidetti surveillait-il les amis de l'être rêveur pour le compte de l'OBNI ? Les Compagnons d'Oneiros étaient-ils un paravent pour l'Ange-1 et ses sbires ? Et moi, qui étais-je exactement ? Je ne comptais plus sur le Docteur Schott pour m'éclairer. Ce type était probablement une incarnation du grand empaffé et en tout cas il en savait plus sur toute cette histoire qu'il ne voulait bien l'avouer. Comme d'habitude il essayait de me balader avec des considérations fumeuses :
- Mon petit, il faudrait que vous abandonniez l'idée que nous portons quelque part en nous, notre vérité.

Sa vérité vraie au grand spécialiste de mon cul, c'était qu'au fond il était spécialiste de que dalle. Et cette vérité-là n'était faite pas pour me réjouir.


Oneiros-03



L'ange-1 était venu, accompagné de ses volatiles. Il arrivait au Gulliver comme en pays conquis.


dimanche

Oneiros-02


On voyait parfois Joe Ghidetti assis sur un trottoir à quelques centaines de mètres du Gulliver. A côté de lui, posée comme un petit morceau d'Amérique,la fameuse bouteille étiquetée d'une tête de mort que lui avait offerte le grand Rimasky et dans laquelle il conservait son whisky favori - du Gentleman Jack , selon le docteur Schott qui semblait bien le connaitre. Que faisait l'ancien barman de N.D Lay ? Surveillait-il les allées et venues des ex-compagnons d'Oneiros. Etait-il au service de l'OBNI comme le pensait Raoul Da Silva ? Ou n'était-il qu'un promeneur fatigué que sa peur empêchait de dormir ?


mercredi

Oneiros-01



"Voyez vous, mon petit, une partie de poker s'apparente un peu à une analyse. Dans tous les cas il s'agit de traquer le double jeu. Ou le double je".
Le docteur Schott émit un gloussement satisfait. Je l'écoutais stoïquement. Ce type restait quoiqu'il en soit ma seule planche de salut.


dimanche

Cerrito 618


Le
Gulliver, la Taverne de la marine et le QG de l'OBNI étaient les sommets d'un triangle mental à l'intérieur duquel ma raison semblait s'égarer. Au centre de ce triangle, l'oeil de Joe Ghidetti semblait veiller sur le monde. Raoul Da Silva, lui, paraissait avoir apaisé ses démons . Je l'avais surpris un jour , conversant tranquillement avec l'ancien barman du Soho. Il m'avait fait signe de m'approcher :
- Saviez-vous cher ami, que notre Joe a servi personnellement le grand Rimasky. Bien sûr. Ce cher Schott ne vous cache rien. Vous êtes son petit ... chouchou. Et bien moi, figurez-vous que je le découvre par la bouche du principal intéressé.
Le ricain nous regardait, un peu absent, comme si tout cela ne le concernait pas. Raoul Da Silva m'entraîna un peu à l'écart :
- J'avais crû reconnaître en lui un ancien de la police secrète de Videla. Vous êtes sans doute trop jeune pour avoir entendu parlé de tout cela. Le plan condor et les chiens du Général lâchés à travers le monde à la poursuite des opposants...
il s'arrêta un instant :
- Dieu soit loué je m'étais trompé. Notre brave Ghidetti n'est juste qu'un "foutu connard de barman de la Western Avenue" comme aurait dit le grand Rimasky.
Il s'arrêta à nouveau puis lâcha :
- A moins que ce type ne soit pas plus américain que vous et moi et qu'il soit tout simplement envoyé par nos amis de l'OBNI
"Un collègue à vous donc", ajouta-t-il avec un sourire complice.
Je ne répondis rien. L'OBNI himself. Yes. Cette idée m'avait effleuré. J'effectuais moi-même des petits boulots alimentaires pour le compte de cette organisation mais j'avais réussi à leur faire accepter mes réticences à espionner les amis de l'être rêveur. M'avaient-ils trouvé un remplaçant ? Ou tout cela n'était-il qu'un jeu entre Da Silva et moi ? Un jeu auquel nous finissions par croire .
Comme souvent, l'ancien premier danseur du corps de ballet du théâtre Colón sembla avoir lu dans mes pensées :
- Tout cela est-il le fruit de notre imagination ? Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs, disait à peu près un de vos grands poètes. C'est peut-être ce que nous faisons. Organiser le chaos.
Ayant dit cela, Da Silva haussa les épaules, prit une bouteille de Quilmes qui l'attendait sur le comptoir et partit s'asseoir à une table, tout au fond de la salle. En le regardant, je pensais à cette phrase du grand Rimasky, terminant une de ses nouvelles : il s'étendit sur son lit dans toute son absence de splendeur.

mercredi

L'Appel de Cthulhu

Joe Ghidetti avait pris ses habitudes au Gulliver et jouait parfois les loufiats derrière le comptoir. Un jour je l'avais charrié sur son visa de touriste. Il avait rigolé.
- "C'est pas un job ça, c'est juste pour.... ne pas perdre la main"
Il avait prononcé les derniers mots en les détachant bien, presque sans accent. Il avait ajouté aussitôt , comme pour se rattraper :
- "I don't wanna lose the knack, man. Ok...tu comprends ?"
En fait je ne comprenais pas grand chose sauf que ce type avait le genre tombé du camion et que j'avais un peu de peine pour Da Silva. Lorsque celui-ci venait au Gulliver, il collait son nez à la vitre avant d'entrer et dès qu'il apercevait le barman du Soho, passait son chemin. Si le ricain n'était pas là, il entrait et allait silencieusement s'asseoir à une table le plus loin possible du comptoir. Comme s'il avait peur de voir soudain Ghidetti apparaître derrière la tireuse à bière. Parfois il m'appelait pour que je le rejoigne. Nous conversions comme si de rien n'était. Des Amis de l'Etre Rêveur, de Koji Wakamatsu ou du dernier matériel d'enregistrement audionumérique. Je ne lui posais pas de questions sur son étrange attitude. Un jour, il m'avait parlé de l'OBNI :
- Au fond ces gens poursuivent le même objectif que nous.
- Il me semblait...
- Bien sûr.... mais voyez-vous mon cher, un souci chasse l'autre.
Il s'arrêta un instant puis continua :
- Mais c'est toujours le même chancre qui s'accroche .
Il avait dit cela d'une voix glaciale presque métallique, très différente de la voix sonore aux accents un peu gras qu'il affectait le plus souvent. Il se reprit, et ajouta avec jovialité :
- Il faut bien varier les plaisirs n'est-ce pas ? Allez cher ami, buvons... au plaisir.
J'admirais cet homme et cette fanfaronnade permanente qu'était sa vie. Avant l'arrivée de Joe Ghidetti, je ne l'avais jamais vu baisser la garde. Je me rappelais une conversation que j'avais eu un soir avec le docteur Schott : "Un jour viendra où Raoul Da Silva devra affronter sa peur. Ce jour-là, il laissera tomber le masque et croyez-moi jeune homme, ce ne sera pas très beau à voir."
J'espérais de tout mon coeur que ce jour n'était pas venu.

jeudi

Mon combat de boxe avec Hemingway


Depuis quelque temps, un certain Joe Ghidetti avait fait son apparition dans le paysage mental du Gulliver. Il arrivait tout droit de N.D.Lay et c'est le Docteur Schott qui me l'avait présenté :
- "Mon petit, figurez-vous que cet homme a été le barman personnel du grand Rimasky"
Je dévisageai sans vergogne ce type qui se tenait en face de moi . Il était vêtu d'un long cache poussière, portait une moustache et des lunettes noires. Le bonhomme avait la dissimulation voyante. Je pris la main et allongeai mes références rimaskiennes :
- Le Soho , sur la Western Avenue ?
Il se coucha:
- Tout juste l'ami
Il parlait d'une voix au timbre voilé et avec un accent Etats-Uniens fortement prononcé.
"L'accent californien, avait précisé Da Silva, jamais en reste pour la ramener, je mettrais ma main à couper que l'animal a grandi à North Beach comme tous les ritalricains de la côte ouest."
Quoiqu'il en soit Raoul Da Silva n'avait pas l'air d'apprécier le nouvel arrivant. Depuis que le barman de la Western avenue trainait ses guêtres au Gulliver, lui, si prompt à jouer les entertainers, semblait se fondre dans l'anonymat et les silvettes avaient disparu de la circulation.
Le docteur Schott avait son avis là-dessus :
" Raoul était jusqu'alors notre part d'exotisme. Avec son passé sud-américain et ses manières de demi-mondain, il nous ouvrait à l'altérité tout en restant profondément notre semblable. Ce Joe Ghidetti semble maintenant lorgner sur son pré carré. Et puis cet homme a été le barman personnel du grand Rimasky. Voyez-vous mon petit, le narcissisme de notre ami fait de lui un envieux invétéré."
Toujours le même galimatias insupportable. A l'évidence Docteur Mescouilles ne répugnait pas à l'analyse sauvage. Que ce type ait été choisi par le nez rose pour être son quasi représentant sur terre me semble plutôt préoccupant pour l'avenir de l'humanité. On connaissait le risque de voir des malades mentaux gouverner downtown. Qu'un frappé soit l'interface divine de la création du monde nous fait franchir un pas de plus vers l'horreur.

mardi

La peau se pèse (du temps où j'm'appelais Jackie)


L'OBNI m'avait chargé de numériser l'intégrale des émissions de Jacky Lachance. Ce type était un interviewer hors pair. Mon job était simple. Il consistait à convertir les entretiens du sus-nommé dans un format compatible avec l'appareil digestif de l'empaffé divin. La raison , l'Ange-1 me l'avait exposée de manière un peu abrupte :
- L'humanité s'enfonce doucement dans la déprime, mec. Vu que dans le coin, on a abandonné l'idée de pendre le dernier patron avec les tripes du dernier curé, le populo n'a plus guère l'occasion de s'enthousiasmer. Ailleurs, c'est le même bordel. Si certains sont encore capable de se faire exploser la couenne, il n'y a plus grand monde pour bander à l'idée des soixante douze vierges qui les attendent au paradis. Et c'est là que tu interviens. Tu balances dans les tuyaux tous ces bons vieux récits de vie, plein d'adrénaline et de testostérone et la machine nous refabrique un monde de capes et d'épées, de caravelles et de chariots traversant les grandes plaines de l'ouest . Tu piges ?
J'avais pigé. Je reniflais la came de ces mieux vivants avant de la refiler au nez rose. Ça me foutait un sacré coup de fouet et je me sentais d'un seul coup prêt à soulever des montagnes. Mais ça ne durait jamais longtemps. Je partageais cette tendance à la cyclothymie avec André Legoff. Nous en avions parlé un soir où notre humeur commune se situait au cent septième dessous. Il avait d'ailleurs consulté le Docteur Schott à ce sujet. Ce dernier , comme toujours, en avait profité pour ramener sa fraise :
- "Mon cher André, sans vouloir vous offenser, vous n'êtes ni dieu ni le diable. Vous ne serez jamais heureux, voyez-vous, qu'à la proportion de vos exigences. J'ai inventé une formule pour exprimer cela, dont vous me pardonnerez la trivialité ; pour péter à sa mesure, il faut connaître la hauteur de son cul."
A cette évocation, André Legoff ébaucha un sourire :
- Croyez-moi, ce bon vieux Schott n'était pas peu fier de son trait d'esprit. Remarquez, sur le fond, il avait sans doute raison. Mais la vie est si... décevante.
Il avait marqué une pause avant de prononcer ce dernier mot, comme si il avait cherché, juste à ce moment là, à être au plus près de sa pensée. Il me fixait semblant attendre une réponse. Je me contentai d'opiner. Je repensais à la formule du docteur Schott. Péter plus haut que son cul... J'avais laissé mon existence se décomposer dans de longues rêveries anaérobies. Non, rien de décevant dans tout cela. Juste un formidable gâchis. André Legoff regardait son verre, perdu dans ses rêveries. Le Gulliver semblait suspendu à notre conversation. C'est alors que Raoul Da Silva entra, accompagné d'une fille blonde que nous n'avions jamais vu.
- Apparemment, notre cher Da Silva s'est offert une nouvelle sylvette, me glissa André Legoff.
Et il ajouta sur un ton que je ne lui connaissais pas :
- Décidément ce type ne se fait pas chier.
Oui, décidément...

samedi

Are you experienced mister Miller ?

Il m'avait fait parvenir ce petit mot :

"Cher ami, nous nous réunirons demain soir, où vous savez, afin d'officialiser notre décision de rompre avec l'orientation actuelle des compagnons d'Oneiros, trop marquée à notre goût par la dérive scientiste de l'Obni. Nous proposerons ensuite à la docte assemblée, la création d'une nouvelle organisation que nous aimerions appeler 'les amis de l'être rêveur'. Nous serions très honorés de votre présence. Votre dévoué, André Legoff"


Je souris. André Legoff avait toujours aimé les mystères. Où vous savez...Tout le monde savait en effet au Gulliver que les compagnons se réunissaient dans la salle du bas. "Les catacombes" disait Da Silva non sans humour. Je pensais que Legoff avait définitivement quitté les compagnons. J'avais tort. Apparemment il avait renoué avec eux afin de provoquer cette scission. Il faut dire que les grosses têtes de l'Obni commençaient à faire peur et pas seulement chez les défenseurs de la propriété intellectuelle. Ils compilaient maintenant à grande échelle et de façon systématique. Ils s'étaient équipés d'un réseau de grandes oreilles que n'auraient pas renié les plongeurs en eau trouble. Tout cela finissait compressé par mes soins et refilé à la petite cuillère à la salope divine :
"Pourquoi injuriez-vous de la sorte, l'être rêveur, m'avait demandé un jour le docteur Schott, pensez-vous qu'il va vous répondre. Quelque chose comme 'va donc eh , enculé de ta race ? "
Je n'avais rien dit. Comme à son habitude, il en avait profité pour me balancer une de ces phrases byzantines de psychiatre à deux balles, censée montrer qu'il méritait le vieux pascal froissé que je lui glissais en fin de séance:
- "Ce que vous n'acceptez pas, c'est que quelque chose vous échappe"
Mais cette fois-ci, j'avais l'intention de ne rien lâcher :
- T'as mis dans le mille le doc, mon baratin c'est mézigue, quelque chose comme mon identité intime, vois-tu, alors j'aime pas trop qu'un empaffé, fut-il créateur du ciel et de la terre, vienne me bouffer la laine sur le dos.
- Je comprends votre colère mon petit, mais tous ces mots que vous utilisez, vous les tenez de votre prochain, n'est-ce pas. Est-ce illégitime de penser qu'il ont vocation en retour, à participer au devenir de l'humanité. Oneiros n'est rien d'autre qu'un système de répartition, une sorte d'agent du fisc métaphorique. Ce qui nous différencie des grosses têtes de l'OBNI, c'est que ces derniers prônent la confiscation coercitive alors que nous militons pour le don volontaire et joyeux.
Nous. Pour la première fois , le docteur Schott venait d'avouer son appartenance aux compagnons d'Oneiros. Un compagnon bien particulier en vérité mais qui n'était pas encore prêt à montrer au monde son vrai visage. Qu'importe.
Je repensais à tout cela en lisant la missive d'André Legoff. Ces compagnons en valaient d'autres et j'avais pour la première fois de ma vie une occasion de participer à quelque chose qui me dépassait.

Swing troubadour


Les grosses têtes de l'OBNI avaient repris contact et m'avaient proposé un boulot. S'ils lorgnaient sur mon diplôme de linguistique appliquée au gavage des entités divines et sur mes connaissances en micro VHF et en convertisseur analogique, j'avais vite compris que ma fréquentation de la bande du Gulliver n'était pas pour rien dans leur intérêt pour ma pomme. Mais j'étais dans la dèche et je ne pouvais me payer le luxe de choisir mes employeurs.

A la demande de ces derniers, je passais de plus en plus de temps avec André Legoff. Tous les soirs il réinventait sa vie pour moi. J'avais réussi à obtenir provisoirement, de ne pas l'enregistrer. Je notais donc de mémoire tout ce qu'il me disait. Mais l'OBNI ne lâchait pas le morceau. Le tartignole avait besoin d'échantillonages audiocompressés, pas d'écrits pseudos littéraires d'un biographe attitré. J'avais tenté de les rassurer:
- Vous savez, j'ai déjà un échantillon du parler d'André Legoff. Avec un bon logiciel de traduction isolecte, je peux vous numériser mes comptes rendus comme s'il les avaient enregistré lui-même sur un bon vieux Nagra.
C'est l'Ange-1 qui avait résumé la situation :
- On te paye alors tu fais ce qu'on te dit. Tu enregistres Legoff et t'arrêtes de nous casser les burnes avec ton volapük à la con.
Je ne savais pas trop comment m'en sortir. J'avais besoin de ce boulot mais d'enregistrer en douce le taxidermiste me répugnait. J'avais déjà fait le grand écart au temps où je militais dans le camp de la propriété intellectuelle. Cette époque était révolue ; les soirées passées en compagnie de Da Silva et de sa bande m'avaient rendu tricard auprès des ambassadeurs. Mais une nouvelle fissure était apparue au sein même des compagnons d'Oneiros et je me retrouvais à nouveau le cul entre deux chaises.
J'avais décidé de m'ouvrir de mes problèmes de conscience au Docteur Schott :
"Sans doute ne supportez-vous pas votre humanité, m'avait-il répondu lors d'une de nos scéances hebdomadaires, voyez-vous mon petit, la complexité de nos adhésions est inhérente à notre identité humaine".
Identité humaine, j't'emmerde. Moi ce que je voulais , c'est être tranquille. Je m'en tapais de son volapük à la con.

mercredi

Les poings sur le i


J'avais acquis la certitude que le Gulliver était le centre de l'activité onirique du grand empaffé. Ses habitués n'étaient pas de simples phraseurs un peu surannés mais également les dit-leur d'un monde qu'ils refourgaient en douce au nez rose de mes deux. Lui, en bonne machine divine, vous blanchissait tout ça dans ce big bang permanent qu'on nomme la création du monde. Création mon cul, bien évidemment. Tout ça sortait de l'esprit mélancolique des Da Silva et compagnie . Une chose m'étonnait cependant. On ne pouvait pas dire que le monde ressemblait à la conversation d'un taxidermiste. Y avait-il eu une erreur d'aiguillage ? Ou bien l'Obni et les compagnons d'Oneiros avaient-ils définitivement coupé les ponts ? J'espère qu'un jour le Docteur Schott daignera m'éclairer. Sans grand espoir.

samedi

Close-combat ou la maison des illusions perdues


C'est André Legoff qui me raconta cette histoire. D'une voix sourde, comme s'il se débarrassait d'un fardeau trop longtemps porté.

" Peu de gens le savent, mais le Gulliver comptait jadis parmi les trois maisons closes de la ville. Il s'appelait alors "la Tour de Nesle". Vous avez certainement entendu parlé de la loi Marthe Richard?".
J'opinai.
- "La tôlière de la Tour de Nesle, Lilly Davidyenko, avait mal accepté cette loi sur la fermeture des bordels. Quelques années plus tard, elle décida de réouvrir au même endroit un clandé, officiellement bien sûr un bar de nuit, qu'elle baptisa Chez Lillypute. Cela vous donne une idée du personnage. Bien sûr, la police des moeurs lui est tombé dessus et on fit à nouveau fermer son établissement. Il fut aussitôt remplacé par une brasserie que le nouveau propriétaire appela ....le Gulliver..."
André Legoff s'arrêta un instant puis reprit :
- "Mon père, voyez-vous, avait un humour bien à lui".
- "Votre père?"
Il esquissa un sourire.
- "Oui. C'est mon père qui a ouvert cette brasserie."
Il leva la tête vers le plafond.
- "Je suis né là-haut, sous les toits" .
Je restais songeur. Il sourit à nouveau.
- "Je vois des dates s'agiter dans votre tête. Vous avez deviné, cher ami, c'était bien à l'époque de la Tour de Nesle. Juste avant la fermeture, pour être précis. Je suis né de Lilly Davidyenko, patronne de bordel et de Jean-Marie Legoff artiste peintre".
Il s'arrêta à nouveau pour savourer son effet. Mais c'est d'une voix plus sourde encore qu'il continua :
- " Ma mère fit quelques mois de prison puis quitta la ville. Je ne l'ai jamais revu et je n'ai jamais su ce qui s'était passé.. Mon père a toujours refusé d'en parler.".
Il détourna le regard. Sa voix s'était brisée sur ce dernier mot et je sentis qu'il préférait rester seul.
Je me remémorai ce que le Docteur Schott m'avait dit sur l'appartenance d'André Legoff aux compagnons d'Oneiros. Les adorateurs de l'être rêveur semblaient tous être encombrés par un passé dont ils n'arrivaient pas à se défaire.

Je racontai cela à Schott lors de notre entretien hebdomadaire et lui fit part de cette caractéristique que j'avais observé chez les sectateurs du nez rose .
- "Vous même Docteur...".
Il sembla agacé.
- "Nous ne sommes pas là pour parler de moi, jeune homme, mais pour vous guérir de votre obsession. "
Il hésita un instant.
- "Et..et vous l'avez crû ?"
- "Qui cela ?"
- "André. Vous l'avez crû ?"
- "Je n'aurais pas dû ?"
- "Voyez-vous mon petit, ce cher André adore raconter des histoires sur ses origines. J'ai bien connu ses parents. Nous étions voisins lorsque nous étions gamins. Ils tenaient une petite épicerie dans la rue de Paris. Ce besoin pour les enfants, à une certaine époque de leur vie, de s'inventer des parents...plus exotiques, a été beaucoup étudié par la psychanalyse. Cela passe en général à l'âge adulte. En général. Mais vous avez raison sur un point, les compagnons ont tous quelque chose en commun. C'est ce besoin de sublimer leur vie. Regardez notre ami Da Silva. On pourrait le prendre pour un quinquagénaire libidineux. Certains verraient ses parties fines avec les silvettes et quelques couples d'âge mûr, comme de tristes partouzes de notables. Lui, vit ces soirées comme de véritables fêtes dyonisiaques. Notre monde est si... désenchanté, ne trouvez-vous pas ?"

Désenchanté. Le mot me semblait des plus appropriés.

mardi

Rowland Ward


André Legoff était un habitué du Gulliver. "Un pilier" disait Da Silva sans qu'on sache si c'était dans sa bouche une approbation ou un reproche.
Il avait élu domicile au bout du comptoir, près de l'escalier qui conduisait aux toilettes. Certains mettaient cela en relation avec des problèmes de prostate. On parlait de cancer. Legoff avait été empailleur. "Taxidermiste", tenait-il à préciser. "Vous savez, maintenant on n'utilise plus guère la paille pour le bourrage des animaux. On préfère la mousse ou même la résine. C'est une autre époque".
Il avait travaillé pour le muséum d'histoire naturelle mais aussi pour de riches particuliers du Safari Club International. Un soir, il me montra une photo où il posait à côté du président Giscard D'Estaing et du guépard qu'il avait réalisé pour lui. Je remarquais ses mains , longues et fines. Elles tremblaient légèrement. Etait-ce la fatigue due à sa maladie ou la lassitude d'un homme qui savait sa vie derrière lui. Je ne sais pas. Ce même soir j'avais rendez-vous avec le Docteur Schott pour notre séance hebdomadaire. Je lui posais quelques questions sur André Legoff.:
- "Ce cher, André, savez-vous qu'à une certaine époque, il faisait parti des compagnons." répondit-il
Je ne le savais pas mais cela ne m'étonnait guère. Cela ne m'étonnait pas non plus qu'il les ai quittés. Le profil des adorateurs du grand nez avait changé. Les rêveurs et les nostalgiques avaient laissé la place aux techniciens supérieurs. On nourrissait dorénavant Oneiros de façon efficace et pragmatique. On faisait des listes de mots, on établissait des programmes. Je soupirai:
- Peut-être serait-il temps , à la manière des disciples du vieux Léon, de créer un nouveau groupe et de rompre une fois pour toute avec les grosses tête de l'OBNI. Quelque chose comme les "Compagnons d'Oneiros -canal historique".
Il sourit :
- C'est une idée à creuser en effet. Mais racontez-moi plutôt ce rêve que vous avez évoqué au téléphone.
Et nous jouâmes pour le restant de la séance, la comédie du psychiatre et de son fou. Le Docteur Schott ne disait rien. Il se contentait parfois de hocher la tête. J'espérais simplement que ma vie nocturne ne finirait pas dans les tuyaux du grand empaffé.

mercredi

Dark horse


Mes compétences en linguistique appliquée aux stratégies d'enculage m'avaient permis de trouver un boulot dans une grosse boite d'import-export. Mon travail consistait à mettre de l'huile dans les rouages des relations sociales en passant un peu de vaseline sur la langue rugueuse de la communication interne à l'entreprise. Jusqu'aux lettres de licenciement qui concoctées par mes soins donnaient aux collaborateurs rendus disponibles pour de nouvelles rencontres professionnelles, l'impression du type lâché dans un club échangiste après vingt années de monogamie intransigeante. La routine. Le B.A .B.A du métier si on savait faire taire ses scrupules. J'avais un autre problème. Depuis que je m'étais lancé dans mes activités lubrifiantes, l'Obni avait repointé le bout de son nez. Les micros VHF étaient à nouveau de sortie. Le fan club du nez rose se la jouait dorénavant high-tech et avait installé un enregistreur d'activité sur mon PC mignon. Ca épluchait mon courrier, mes surfs et les bafouilles ronflantes que je mitonnais pour mes employeurs. Les bons vieux Nagra avaient été remisés à l'international Spy Museum. All things must pass disait l'homme aux bottes en caoutchouc. Je laissais les grosses têtes s'amuser avec leurs joujoux. Oneiros finirait directeur de la com' et nous rêverait un monde tout en métaphore obligée :

- "Ce qui n'empêchera pas, cher ami, l'avènement de la vulgarité et du clinquant"
Je connaissais cette voix. Je tournais la tête. A la table voisine, Raoul Da Silva me regardait en souriant. A côté de lui se tenait Marika, une des jeunes femmes blondes qui l'accompagnaient partout. J'avais dû laisser voir ma contrariété car il ajouta en s'excusant :
- Je suis désolé d'avoir interrompu votre rêverie. Je lis parfois dans les pensées, voyez-vous.
Il avait dit cela sans sourciller. Etait-il sérieux ? Il continua :
- Nous ne sommes déjà plus de ce monde. L'être rêveur...
Il s'interrompit un instant puis reprit :
- ... l'être rêveur ne fait qu'accomplir ce qui doit advenir. All things must pass, n'est-ce pas?
- Nous ne pouvons donc rien faire ?
J'avais dit cela comme on s'accroche à une bouée de sauvetage.
- Si, bien sûr. Cultiver la mélancolie et relire encore et toujours les romances sans paroles...
... On ne s'en lasse jamais ne croyez-vous pas ?
Il avait dit cela en baissant la voix, comme si cette interrogation ne s'adressait qu'à lui-même. Il se tut quelques instants puis reprit d'un ton enjoué :
- Et toi Marika, qu'en penses-tu?
- Moi je pense que je mangerais bien une petite choucroute. Qu'est-ce que vous en dites les hommes ?
- Bonne idée Marika. De la choucroute et des jeux. Voilà ce qu'il nous faut. Tavernier, que la bière coule à flot !
Il s'était levé prenant le Gulliver à témoin :
- J'offre une tournée générale.
Puis sans plus s'occuper de moi, il tira Marika vers lui.
Cette gaieté soudaine était-elle feinte ? Je l'observais dans son numéro d'entertainer et je l'avoue, j'enviais cet homme ; moi si pusillanime, j'enviais cette force de vie, ce raffinement, qui savait se laisser aller quand il le fallait, au vulgaire et au clinquant.

L'évangile selon Thomas


Raoul Da Silva tenait table ouverte au Gulliver. Le Docteur Schott le connaissait bien. Il me l'avait présenté un soir de décembre. Nous partagions avec cet ancien premier prix de l'Ecole Nationale de Danse Classique de Buenos Aires, une admiration sans borne pour l'ex-yakusa Koji Wakamatsu. Sans doute, avait fait remarquer en souriant le Docteur Schott, lui-même ancien interne des hôpitaux de Paris, avions-nous en commun avec le réalisateur nippon la volonté un un peu désespérée de faire de nos bribes de vie, une histoire qui tienne debout.
Lucien Schott n'était plus psychiatre depuis longtemps. Nous faisions semblant tous les deux d'y croire lorsque je me rendais à son cabinet du Quai saint Cyr, juste au-dessus de la Taverne de la Marine. A la fin de la séance, je lui glissais un vieux Corneille.
- "Vous non plus, vous ne vous y êtes pas fait", me lançait-il à chaque fois, avec une pointe de jovialité.
Non, je ne m'y étais pas fait. Et je savais que lorsque ma réserve de billets de cent francs serait épuisée, la cure serait finie. Ce soir de décembre, Raoul Da Silva nous raconta qu'il avait doublé l'acteur Juro Kara dans une version espagnole de Okasereta Hakui que lui avait commandé une obscure association de chiliens en exil. Pour se mettre dans la peau du personnage, il avait hanté pendant plusieurs mois les boites à partouzes de la rue Inkerman. Il avait gardé de cette fréquentation un accent un peu gras qui dénotait avec ce vocabulaire légèrement suranné qu'ont souvent les étrangers qui ont appris notre langue par la lecture des grands auteurs.
- "Et vous mon cher, me lança Da Silva, n'avez-vous pas quelque cadavre sous le tapis? Vous semblez si... préoccupé. "
Je ne répondis pas. Le brouillard enveloppait la ville. A travers les vitres du Gulliver, on distinguait à peine les silhouettes des passants qui disparaissaient bien vite dans la nuit grise. Je me sentais pareil à elles, formes vagues aux contours incertains. Mon avenir était flou et mon passé ne m'apparaissait pas plus consistant. J'observais le docteur Schott à la dérobée. Depuis quand Oneiros s'était-il emparé de son esprit ? A moins que je ne fisse fausse route. Qu’Oneiros fut le Docteur Schott sans cesser d'être Oneiros. Les mystères de l'incarnation. Je rendais les armes. Tout cela était trop compliqué pour un linguiste tel que moi, imprégné de psychoacoustique et plus à l'aise dans le maniement du format Vorbis que dans les spéculations mystiques. Je revins sur terre. Da Silva parlait à l'oreille de sa voisine, une de ces jeunes femmes blondes qu'il emmenait partout avec lui. Les silvettes, comme les appelait plaisamment le Docteur Schott. Tout en hochant la tête, elle me regardait en minaudant. Je sentis renaître en moi une consistance plus charnelle que spirituelle et me laissai aller à la chaleur d'une soirée entre amis.

vendredi

Ecouter les anges

A cette époque, j'avais senti le doute s'installer dans l'esprit du Docteur Schott. Etais-je ou n'étais-je pas celui que je prétendais être, cet adversaire acharné de la Nommée Rose, la Grande Rêveuse. Je n'en étais plus très sûr moi-même. J'avais tissé avec la tartignole des liens de moitié, pas finis mais tout en finesse, basés sur un intérêt réciproque pour les bruits de baise en format Vorbis et les noms oubliés. Je lui refilais discrètement, à la barbe de mon organisation de vieilles cartes de l'AOF et nous écoutions émus les bandes sons en versions orignales des films de Koji Wakamatsu, et notamment "Okasareta hakui" que nous passions et repassions inlassablement. L'air était léger et nos ventres graciles ne cachaient pas encore nos pieds. L'avenir était à nous. Je pouvais choisir le camp d'en face ou camper dans la défense de la propriété intellectuelle. L'OBNI, connaissant mes relations privilégiées avec le grand Sachem, m'avait construit un pont d'or. Du côté des Ambassadeurs, on en appelait à mon sens civique. Depuis, le Docteur Schott est mort. Je n'ai jamais pu choisir mon camp. Je passe ma vie à suivre des fantômes. Ils se baladent, des oreillettes fluorescentes fichées dans leurs pavillons auditifs. Qu'écoutent-ils ainsi, les yeux vides et la démarche raide. Je ne sais pas. Ma vie semble interminablement défiler son code source : one- zéro-one- zéro-zéro-one

dimanche

Ca s'aime et devant , on récolte la tempête

Raoul Da Silva baffrait comme cinq ; des T.Bone steacks qu'il engloutissait cul sec, lors de soirées un peu spéciales. A la terrasse du Gulliver flottait un parfum d'aventure. Dans la salle, un jazz band argentin interprétait Swing Troubadour.
Le Docteur Schott semblait soucieux. Il me fixait étrangement, sirotant un Cinzano on the rock.
Il murmura :
- Ich weiss nicht, was soll es bedeuten, dass ich so traurig bin .
Je ne pus m'empêcher d'enchaîner :
- ... Ein Märchen aus alten Zeiten das kommt mir nicht aus dem Sinn".
Son regard se voilà légèrement. Il semblait surpris. Il m'avait toujours considéré comme un linguiste un peu régressif, enfermé dans son laboratoire, l'oreille collé à son Nagra, perdant sa vie à écouter celle des autres. Il me l'avait dit un jour. "Etes vous bien différent Docteur" avais-je répliqué. Il avait souri : "Mais moi je suis Dieu, c'est toute la différence entre nous".
Dieu: "...Ein Märchen aus alten Zeiten das kommt mir nicht aus dem Sinn" . Oneiros, le docteur Schott ou un autre, on s'en fout un petit peu. Ce qui compte c'est les droits d'auteur.

samedi

Konrad Lorenz

Il y avait sur mon toit un nid de rondelles, posé à même l'ardoise. En ce temps-là, je suivais des cours d'oiseuse en parallèle de mes études de Linguistique Rappliquée en 4ème vitesse. Nous apprenions à distinguer un coeur-mourant, un gros signal ou une bergère honnête après encodage audio-compressé. Le format Vorbis me posait quelques problèmes. Il m'en pose encore. Mon psychiatre, le Docteur Schott, a une théorie là-dessus. "Le format Vorbis est un format ouvert m'a-t-il expliqué et vous avez développé une peur panique de l'intrusion. Un trouble qui explique sans doute également votre.... obsession".
Salopard ! Tout le monde sait que le docteur Schott est un faux nez que met le grand empaffé quand il lui prend l'envie de jouer au rubikcube avec mes neurones.
Je trainaille dans la ville , l'oreille aux aguets. Au milieu du craillement des corneilles noires, je distingue très nettement le ricanement de l'être rêveur. La volaille est à ses ordres et cela, croyez-moi, n'est pas la meilleure nouvelle du monde.

mercredi

Au nom de tous les chiens.


Je suis tombé façon lézard sur un rapport de la confrérie du nez rose. On y balançait noir sur blanc l'ignorance crasse du grand empaffé en matière de sacré Nom de Dieu. Ca me fait un point commun avec le branquignol sauf que pour ma part je n'ai pas pour mission de faire souffler l'esprit sur le monde ; et les sbires de l'OBNI de faire le lien entre ce cas rance et la désertion des églises au profit des boites boursières et des places à partouze. Dont acte. Pour ceux d'entre vous qui versent dans le verset, matraquent du mantra ou déblatèrent Noster, je dis "Gaffe !". Le niais rose est à l'affût et il se pourrait que vos prières aterrissent dans les grandes oreilles du système de mes deux. Je sais. Les plus embringués d'entre vous me diront que c'est un juste retour des choses. Oneiros a crée le divin, le divin lui rend l'appareil en lui refourgant un peu de vos litanies en loucedé. Que ce soit ni plus ni moins qu'un détournement de destinataire et que tout cela se fasse au mépris de ce qui est au fondement de votre relation, à savoir le colloque singulier entre Lui et vous , vous vous en battez apparemment les couilles. L'orchidectomie vous guette et vous ne l'aurez pas volée.

La gueule ouverte


L'Etre Raveur avait poussé le potard à 8. Sa voix de grelot synthétique bloquait les diodes dans le rouge tandis que les grosses tête de l'OBNI commençaient à paniquer sec. Ils avaient fait appel à moi en catastrophe et attendaient je ne sais quel miracle. J'étais réparateur en pétage de câble existentiel pas magicien. Mais allez faire comprendre ce subtil distinguo aux sectateurs du nez rose. J'avais eu l'occasion de travailler pour eux comme compilateur sonore de séances de baises et apparemment mon travail leur avait plu. Je n'avais pas abandonné mes activités anti-Oneiros. Ils le savaient et m'accueillaient en fredonnant Swing Troubadour. Bref l'époque était à la confusion des genres et l'important était de faire preuve d'un professionnalisme exemplaire tout en serrant bien les fesses. L'Ange-1 me fit un topo de la situation. Il me balança tout de go que la préoccupation actuelle de l'OBNI était de rééquilibrer les forces entropiques à travers le monde. Un peu plus ici, un peu moins là-bas, il fallait un doigté de gynécologue pour réussir cette opération. Enfin c'est ce qu'il prétendait. Pour cela, on avait fait ingurgiter à l'empaffé, l'intégralité de la littérature hardcore trouvée sur le web et mesuré l'effet de ce remède de cheval à l'aide d'un bordelomètre. Apparemment le nez rose avait fait une overdose. Il éructait d'une voix métallique :" Sales grosses tarlouzes de merde j'vais tous vous défoncer la gueule". L'ange-1 fit signe au loufiat de service de baisser le volume puis me regarda avec lassitude : "Alors ?". Je réfléchis un instant et lui balançai, rigolard:
- Faites lui bouffer l'intégralité des chansons de Georges Harrisson.
Il me fusilla du regard.
- Est-ce bien le moment de plaisanter ? De toute façon, le système est bloqué. ACCESS DENIED, tu comprends ça, connard de réparateur de mes deux, ACCESS DENIED..
Je haussai les épaules.
- Ecoutez mon vieux, je suis pas venu là pour me faire insulter, alors démerdez-vous.
Il me retint par le bras.
- Excusez-moi. La fatigue...
Il se mordit la lèvre inférieure comme pour refouler un sanglot.
- Ces années de travail.. Et puis lire toutes...,toutes ces insanités à longueur de journée. Je finis par parler comme eux.
Je ne répondis pas. J'avais un faible pour le grand Buck, mais lui, savait baisser la garde. Tous les vide-chiottes n'avaient pas cette humanité.
Damned, je n'avais pas été embauché pour parler de Dieu, sa vie, son oeuvre. J'étais un technicien supérieur.

- Ecoutez, je crois que votre nez rose va s'en sortir. Laissez le juste refroidir, c'est une entité divine, pas une machine.
Je le plantai là.
- T'as mes coordonnées, mec. Paye-moi quand il sera débloqué. C'est honnête.
En partant, je jetai un dernier coup d’œil au rêveur de mes deux. Il me souriait, l'ordure. Ses deux gros yeux tournaient comme des vis sans fin. Je souriais à mon tour. J'allai pouvoir me refaire une virginité bancaire. Me taper un bon gueuleton et aller faire une virée au Paradize. Des déesses autrement plus girondes m'y attendaient.

jeudi

L'hourvari du grand K

Lorsque l'hourvari des deux corps alanguis se tut — que le silence n'osait jusqu'alors interrompre - je pressais la touche stop de mon vieux Nagra avec soulagement. Ce boulot m’avait longtemps excité puis il m’avait amusé. Maintenant il me laissait à chaque fois légèrement nauséeux. Enregistrer des séances de baise pour le compte de l’OBNI (Oniric Base for Neurologic Investigation), tel était mon job. Bien sûr, je ne me contentais pas de les enregistrer ; sinon ils n’auraient pas fait appel à mes compétences de technicien en neurolinguistique appliquée aux coups tordus en tous genres. J’isolais parmi les bruits divers les items sonores sémiologiquement pertinents (en clair les mots et les onomatopées) puis je les traitais à l’aide d’un logiciel fourni par OBNI himself qui transformait les paroles bien cochonnes en bonne grosse bouffe directement assimilable par cet empaffé d’Etre Rêveur. Pendant plusieurs mois, OBNI m’avait laissé dans l’ignorance de sa raison sociale et surtout de son commanditaire. J’avais été repéré comme militant anti-Oneiros et les entartés avaient trouvé carrément bandant de me faire travailler pour lui. Fucking Men. La technique était au point. Ils s’étaient mis en cheville avec un patron d’hôtel adorateur du nez rose. Le type refilait la chambre sous écoute aux couples qui lui paraissaient avoir le feu au cul. Il faisait d’ailleurs preuve à cet égard d’une rare clairvoyance. Je logeais dans la chambre juste au-dessus. J’y avais installé mon matériel : un récepteur captant ce qu’émettait le micro espion, un enregistreur branché au récepteur et un ordinateur dernier cri. Tout ça valait du blé. L’OBNI avait des soutiens précieux. Tout cela pour quoi ? Pour que l’humanité puisse continuer à se la mettre bien profond et à se le faire savoir d’une voix congestionnée par la pression sanguine. C’est cher payé des pratiques qui foulent au pied le souvenir de nos courses folles dans les coquelicots au soleil couchant.




samedi

What is the question ???


Je n'ai pas de preuves de l'existence d'Oneiros. Ni de la vôtre d'ailleurs. Le ciel n'est-il qu'un couvercle posé sur le monde comme le disait Charly Bolet. Je m'interroge. En ce moment, c'est un fait, je m'interroge.

Question number two


Oneiros est -il à l'origine du monde? Je veux dire, a-t-il aussi, de par son activité neuronale, crée la voix d'Alexandre Jardin ? J'ai peur et je m'interroge. Oui c'est exactement cela, j'ai peur et je m'interroge.

Question number three and that's all


Je ne suis pas bien sûr de me faire comprendre. Mon combat contre Oneiros n'est pas un combat contre la fabrication du monde. Je ne suis pas contre le fait qu'un système, fut-il neuronal, nous fabrique un monde à notre mesure. Même si, notez, je pourrais nourrir quelque acrimonie contre cette saloperie de nez rose qui me laisse une place plus que ridicule dans un système si bien vaseliné. Mais non. Là n'est pas la question. That is not the question. Je m'insurge avant tout contre le fait que c'est de notre expérience du monde, c'est à dire de nos mots, qu'il se nourrit, pour à son tour produire all the life par ses rêves incongrus. C'est le circuit de refroidissement qui me fait gerber dans cette histoire. Que les choses soient dites.

jeudi

Le fils du loup


Le docteur Schott avait raison. Du moins avait-il ses raisons. Mais avait-il toute sa raison ?
On n'en sort pas.
J'aimerais que Lou Nirose me foute la paix une fois pour toute et que sa valetaille arrête de me chercher des poux dans la tête.
Après Lou, vint la neuve. J' arpentais, hagard, les voies ferrées de la sagesse et le train de l'ennui. C'est le cas même pour ceux là, qui de ce côté ci de l'atlantique, gare saint-Charles le peigne-cul, se trémoussaient dans les caves de l'enfer, à la merci d'Hadès.
Ainsi-soit-il. L'obniscient me harcèle de ses maux du jour. Etudions donc la blénorragie et la vérole sur les bars de Clergy. Tout se tient.
Je n'en dirai pas plus. Juste qu'il est un moment où tourner le freelang dans sa louche tient plus de l'occlusion intestinale que de la juste précaution.
Et de trois

mercredi

Fragments d'oneiros

Askiellée, naskiée, mlas, ore, mlas.
A tounn, a tounn. Le ciel tac, o' tac.
Mak é doure. Le ciel tac, o' tac.
A boul mann, le plic é tranche la.
Nouk ciel madma. Le ciel madma.
Le ciel. Etrange masse. Etrange madma.
Nollé, nollé, aboul mann.
Nollé, nollé é turkénanne .
Le truc en plume.
E mann, o'mann. Oublie louche mann.
Le ciel tac, le ciel tac o'tac.
Le truc en plume et route la mouche.
Emile é miel é tac o'tac.
La dé louche, mann é la dé louche.
Askiellée, naskiée, mlas, ore, mlas.
E klouk, é klouk é tac o'tac.
E klouk é klouk é tac o'tac.

dimanche

Souviens-toi Oneiros : la vie des autres

A cette époque, tu ne piratais pas nos sites informatiques. Tu ne te nourrissais pas de mots électroniques, one, zéro, one, zéro, zéro, one. Tu hantais nos bibliothèques et nos vies. Tu étais l'être rêveur, le fantôme de la bibliothèque. Je te parle d'un temps où je rêvais ma vie et penché sur mon épaule, tu te gorgeais de leurs mots. L'air embaumait le pin et le mimosa et j'étais ce jeune homme qui gémissait dans la nuit: "Qu'il est étrange dans ces commencements de la vie où un peu de bonheur nous est départi qu'aucune voix ne nous avertisse : Aussi vieux que tu vives, tu n'auras pas d'autre joie au monde que ces quelques heures". Je roulais ces mots dans ma tête et je voyais tes yeux briller de plaisir. Oneiros, souviens-toi. Le soleil se couchait sur la zone. J'étais l'ombre furtive des perdants magnifiques, murmurant une prière vers un dieu au néon. Un homme tapait à la machine : "Maybell frissonat quand-t-elle le vie debout la dans son plaid noire il lui sourillait et Carl santi son sans bouillonné comme du cafés bouillent et ne faire qu'un tourre.". Nos mots étaient comme des poings gantés et nous frappions de toutes nos forces aux portes de la littérature américaine. J'avais souvent les larmes aux yeux et toi aussi parfois. Qui a dit qu'un fantôme ne pleure pas ? Souviens toi Oneiros. J'étais La Donneuse, Princesse de Lamballe. Vois, je ferme les yeux pour retrouver les parfums et les chansons de ce temps-là. Il y avait une odeur de pourriture dans l'air. Swing troubadour. Nous dansions aux soirées du Khédive, de Lionel de Zieff et de Frau Sultana. Oui, un autre temps. Celui de Coco Lacour et d'Esméralda. Si je n'écrivais pas leur nom, il n' y aurait aucune trace de leur séjour en ce monde. Souviens toi Oneiros. C'était l'hiver. Les vents soufflaient sur la lande. Je fus ce jeune homme en colère, ce barde imaginé. Je n'avais pas eu d'enfance. Je fus dans les collèges plus seul qu'un bouvreuil. Nulle joie, nul camarade, nul secours. Je mendiais les coeurs, dans les cours glaciales, au fond des scolarités violettes. Dans les dortoirs puants où croupissait ma jeunesse, j'enviais la liberté du vagabond. C'était l'hiver, c'était l'été. Nous étions ces mots qui nous faisaient frissonner. Souviens toi Oneiros, je t'ai donné ma vie, je ne l'ai pas vécu. Juste des mots qui n'étaient pas les miens et que je traînais comme je te traîne avec moi, tel un fantôme.